Département d’État des États-Unis
Allocution
Ambassadeur J. Peter Pham, envoyé spécial pour la région du Sahel en Afrique
Ministère italien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale
Le 17 novembre 2020
Je remercie mes amis et collègues pour leurs réflexions et pour l’occasion qui m’est donnée de parler du point de vue des États-Unis au sujet de la situation en matière de politique et de sécurité au Sahel, ainsi que sur la manière d’approfondir et d’élargir les actions visant à soutenir le G5 Sahel, de même que chacun des pays de la région.
Comme je l’ai dit la semaine dernière lors d’un point de presse à l’OTAN avec mes collègues envoyés spéciaux pour le Sahel, l’ambassadeur de France Frédéric Bontems et l’ambassadeur d’Allemagne Gordon Kricke, les insurrections et les groupes armés transnationaux sont une réalité permanente dans le Sahel.
La question que les dirigeants se poseront dans dix ans ne sera pas de savoir s’il y a un conflit au Sahel, mais plutôt : « Existe-t-il des gouvernements et des institutions capables et légitimes dans la région pour gérer ces conflits inévitables ? »
Pour au moins trois raisons, la priorité donnée à l’approfondissement du partenariat avec le G5 Sahel et d’autres institutions régionales est vraiment la seule voie vers une amélioration de la situation en matière de politique et de sécurité : la durabilité, la coordination et la crise de la légitimité des États.
Premièrement, la durabilité. Comme les États-Unis l’ont appris à leurs dépens au Vietnam, en Afghanistan, en Iraq et ailleurs, la meilleure façon de garantir des progrès dans le domaine de la paix et de la sécurité est de s’assurer que les actions sont menées par les institutions locales et régionales, et que tout ce que nous faisons vient en soutien à ces actions.
C’est pourquoi l’approche des États-Unis pour le Sahel consiste à travailler par l’entremise des institutions africaines et des partenaires ouest-africains pour s’attaquer aux moteurs de l’insécurité, contenir la propagation de la violence et stabiliser la région.
La durabilité est également la raison pour laquelle les États-Unis ont beaucoup insisté pour que le mandat de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) comprenne une revue stratégique qui, à son tour, servira de base à l’élaboration, en partenariat étroit avec le gouvernement malien et les acteurs régionaux comme le G5, d’une feuille de route fondée sur des critères de référence pour la transition progressive des responsabilités de la MINUSMA et son éventuel départ. (L’expérience récente de la Mission de l’Organisation des Nations unies de stabilisation en république démocratique du Congo [MONUSCO], où les Nations unies et le gouvernement de la république démocratique du Congo, en coordination avec d’autres acteurs, ont structuré une stratégie commune avec des critères de référence qui permettraient le transfert progressif des tâches, est un bon exemple de cette approche.) La MINUSMA devrait-elle quitter le Mali demain ? Non. Mais nous savons tous que la MINUSMA ne peut rester indéfiniment au Mali et nous devons donc encourager les parties à commencer dès maintenant à se préparer au moment où la région assumera la pleine responsabilité de la paix et de la stabilité de leur pays.
Je suis pleinement convaincu que la meilleure mesure de notre réussite future en matière de paix et de sécurité dans la région est celle de notre investissement actuel dans nos partenaires africains.
Deuxièmement, la coordination. Suivre l’exemple des organisations et initiatives africaines constitue un mécanisme de coordination efficace des initiatives internationales disparates. Le leadership de la CEDEAO après le coup d’État au Mali en est un bon exemple. Sans le leadership de la CEDEAO, je ne suis pas certain que nous aurions vu tous les acteurs internationaux s’aligner derrière une seule et même voie. D’autre part, sans le soutien cohérent de la communauté internationale, on peut douter du fait que les voisins du Mali auraient pu maintenir leur position.
Dans la plupart des cas, nous devons mesurer notre réussite non pas en fonction de notre capacité à coordonner efficacement nos propres actions, mais en fonction de notre capacité à coordonner efficacement nos actions visant à soutenir les initiatives africaines et régionales.
Troisièmement, la légitimité de l’État : comme beaucoup d’entre vous m’ont déjà entendu le dire, et d’autres l’ont dit aujourd’hui, les États-Unis estiment que le moteur fondamental du conflit au Sahel est une crise de légitimité de l’État. Ainsi, la seule voie vers la stabilité à long terme est de s’assurer que les États sahéliens sont capables, aptes et désireux de fournir au moins des protections et des services de base à tous leurs citoyens.
Non sans sacrifices, l’opération Barkhane, la MINUSMA et d’autres interventions menées par la communauté internationale ont toutes joué un rôle essentiel dans la protection des civils maliens et dans le retrait des combattants du champ de bataille. Néanmoins, ces succès sont inévitablement à court terme : au mieux, ils nous donnent le temps et l’espace nécessaires pour combler les lacunes en matière de capacités et les défauts de gouvernance de la région en investissant dans ses institutions.
Ces défaillances en matière de gouvernance assureront une réserve de recrues disponible pour compenser les pertes infligées à tout groupe armé.
Les acteurs extérieurs ont certainement leur rôle à jouer et, comme je l’ai souligné la semaine dernière à l’OTAN et lors de la réunion axée sur l’Afrique de l’Ouest de la Coalition mondiale contre Daech, organisée par les États-Unis et le Nigeria, ce rôle est plus indiqué en tant que capacité de niche : ajouter une expertise qui n’existe pas localement, surtout si elle soutient directement l’amélioration de la légitimité des États. Et, dès le départ, ce soutien devrait être planifié en vue de transférer les capacités et responsabilités aux États et aux institutions régionales concernés, et, par conséquent, disposer d’un plan pour progressivement mettre un terme à ce soutien à mesure que les capacités locales augmentent.
La prochaine mesure de notre réussite au Sahel doit être de savoir si les acteurs étatiques et régionaux sont capables de prendre les rênes en matière de protection de leurs citoyens, même si cela revêt inévitablement une forme différente des opérations actuelles menées par la communauté internationale.
Un collègue m’a dit récemment qu’il avait suivi pendant des décennies les conflits au Sahel tout au long de sa carrière diplomatique et qu’il avait le sentiment que les actions de développement dans la région devaient être relancées tous les cinq ans environ, faute d’avoir réalisé des progrès durables. Comme l’a rappelé la vice-ministre Del Re, nous avons là une occasion historique. J’espère que grâce à nos discussions d’aujourd’hui et à notre engagement continu, nous pourrons regarder en arrière dans dix ans et mesurer les progrès significatifs et durables réalisés par les institutions africaines et régionales.
Je vous remercie pour votre aimable attention.
